Rafii est un Arabe israëlien,
qui a accepté de témoigner pour nous sous un nom
d'emprunt. Sa position d'intermédiaire entre deux communautés,
lui permet d'avoir un point de vue critique privilégié
sur les deux communautés. Rafii était designer de
haute couture, avant que les accords d'Oslo n'aient permis aux
directeurs de la production textile israëlienne de déménager
leurs usines en Jordanie, et en Egypte. Rafii a donc souffert
directement de ces changements, puiqu'il a été obligé
de changer de métier, et que sa situation sociale s'est
dégradée.
Il admet en particulier que l'Autorité palestinienne est
un régime corrompu et ne recherchant ni la paix ni le bien
- être de ses citoyens. Il reproche cependant aux Israëliens
de considérer les Arabes en tant que groupe et jamais en
tant qu'individus. Pour lui, dont toute la famille a choisi le
camps d'Israël lors de la déclaration d'indépendance,
ce genre de comportement rend la situation insupportable.
Rafii: tu vois, l'autre jour, je suis passé à un point de contrôle. Le soldat israëlien m'a pris ma carte d'identité, a vérifié mon identité, mais on dirait que ça les gêne de plus en plus de voir des Arabes israëliens. Alors il a voulu me faire descendre du taxi où j'étais assis. Moi je ne voulais pas descendre, car il n'y avait rien à cet endroit là, ni bus, ni taxi. Alors il m'a menacé de me frapper. Moi, je connais mes droits. Je sais que je n'avais rien fait. Il voulait m'emmener ailleurs. Alors j'ai appelé la police, et une voiture avec des soldats de sa section, des supérieurs, est arrivée. Mais au lieu de parler au soldat, ils m'ont reproché de l'avoir empêché de faire son travail. Et des poits de contrôle comme celui-là, tu en as partout, tu passes des heures à faire contrôler ton identité.
Alliance: Mais mets-toi à la place des Juifs Israëliens,
ils ne peuvent pas faire autrement, vue la situation de crise,
les attentats... Et puis tu mélanges deux problèmes.
Il y a un problème inévitable, celui des contrôles
d'identité, et puis il y a le problème de l'abus
de pouvoir, qui est grave, et insupportable, mais qu'on ne peut
traiter dans une situation pareille. Je ne pense pas que ce problème
concerne seulement les Arabes. C'est un problème général,
et même universel. Donne du pouvoir à des individus
limités intellectuellement, et tu auras des problèmes
de ce type. Je connaissais un abruti, qui avait un poste de policier.
A un moment, il était chargé de vérifier
les voitures qui paraissaient être des véhicules
volés. Et il se vantait, stupide qu'il était, de
parfois passer à tabac des suspects, pour s'entraîner
au karaté sur des cibles vivantes. ça n'était
pas des Arabes, mais l'individu était à un poste
de pouvoir, et en abusait. dans une situation normale, on pourrait
s'occuper de régler ces problèmes. Dans la situation
actuelle, la priorité est donnée à la sécurité.
Rafii: Ce n'est pas le seul problème. Il y a réellement
un problème de racisme. On est mis dans un sac parce qu'on
est Arabe. Tu vois, quand j'avais quatorze ans, j'ai été
arrêté par une patrouille de Mismar Hagvoul (patrouille
de la police des frontières). Ils m'ont demandé
ma carte d'identité (téoudat zéout). Je leur
ai dit la vérité, c'est-à-dire que je n'avais
pas encore quinze ans, et comme on obtenait une carte d'identité
qu'à quinze ans. Eh bien ils m'ont battu, battu comme je
n'oublierai jamais, avec des coups invraisemblables. Et moi je
ne pouvais rien faire pour me défendre, j'avais dit la
vérité. Tu vois, c'est ça ce que nous vivons,
les Israëliens Juifs subissent de attentats organisés
par des groupes venus de l'Autorité palestinienne, et ensuite,
nous, Arabes israëliens, nous subissons des punitions collectives,
comme si nous avions participé à ces attentats.
C'est une injustice qui s'accroît, et qui est de moins en
moins supportable quand tu veux rester pacifique. Moi je crois
en l'homme, l'individu, quelle que soit sa religion. Je vis en
Israël. Je suis aussi en danger que le Juifs israëliens
quand je roule en voiture, avec ma plaque israëlienne, dans
les territoires Avant, je faisais parfois le taxi de groupe pour
les travailleurs, maintenant non, je ne mets plus les pieds là-bas,
j'ai peur. Alors comment veux tu que je réagisse lorsque
je subis des mesures de punition collective, quand je risque ma
vie de la même façon que les Juifs isrëliens?
Alliance: Quelles mesures parr exemple?
Rafii: tu vois, il y a quelques mois, des gardiens du bureau
de Jérusalem Est du ministère de l'intérieur
ont été tués. Depuis, la punition collective,
dans ce ministère comme à la sécurité
sociale, consiste à refuser de nous donner des rendez-vous,
et de faire la grève du zèle. Il faut au moins une
journée de queue, debout, en sueur, sans air conditionné,
sans chaise où s'assoir, pour pouvoir venir retirer un
formuliaire, ou apprendre au bout de cette journée que
tu n'as pas amené tous les documents nécessaires
et que tu vas devoir recommencer cette queue. De nombreux dossiers
sont de même en attente au bureau de la sécurité
sociale. J'ai des amis handicappés après un accident
du travail, qui attendent depuis trois ans une décision
concernant leur pension d'aide minimale aux handicappés.
Imagine ce que tu vivrais dans une situation pareille. Le sentiment
d'une injustice telle, que tu finis par haïr ces fonctionnaires,
ces gens qui te renvoient une telle image de toi.
Alliance: la situation que tu décris est triste,
mais je persiste à penser qu'il s'agit d'une dégradation
de l'administration qui est favorisée par la situation
de manque de sécurité.
Rafii: Moi je pense surtout qu'il faut que le gouvernement
comprenne qu'il est odieux et interdit de condamner tout un peuple
à cause de la faute d'individus, qui ne sont même
pas de la même citoyenneté. Pourquoi devrais-je être
punis? parce que je suis Arabe? Mais avant tout, je suis un homme,
je suis un individu. Nous sommes tous humains, la religion est
à Dieu. Il ne faut pas regarder la religion. C'est la dernière
chose. Tout le monde prie le même Dieu. Tu as vu le cas
de ce fou qui a tué un groupe d'Arabes, innocents eux aussi,
sur la route. C'est la même chose. est-ce qu'on a punis
tous le Juifs pour ce meurtre? J'accuse les individus. celui qui
a fait cela n'est pas normal, c'est lui qui est coupable. je n'accuse
pas tout un peuple.
Alliance: tu mets en évidence qu'Israël se
conduit vis à vis des Arabes israëliens comme s'ils
soutenaient toujours les Palestiniens. Il faut admettre qu'il
y a eu des cas où ce fut le cas, comme par exemple lors
des émeutes de Nazareth, l'an dernier. Il y a des cas où
c'est une erreur. Ce que tu mets en évidence, c'est que
si on continue à mettre tout le monde dans le même
sac, on finir par pousser les Arabes israëliens à
s'identifier avec les Palestiniens, et on obtiendra ce que l'on
redoute le plus, tu ne crois pas?
Rafii: c'est exactement ça. Il y a des limites à
ce qu'on peut subir. On nous fait sentir qu'un Arabe reste un
Arabe. Il n'y a pas d'égalité entre un Juif israëlien
et un Arabe israëlien. On est loin d'une situation comme
aux USA où après cinq ans, tu reçois un passeport,
et tu es citoyen américain. Ici, non, tu as une carte,
mais tu gardes une étiquette.
Alliance: peut-être faudrait-il regarder le choses
avec un peu plus de distance. La situation que tu décris
est la même pour les nouveaux émigrés. Tu
viens d'Allemagne, de France, d'Angleterre, tu resteras oleh hadash
jusqu'à la fin de tes jours. La société israëlienne
ne t'intègre que superficiellement. Mais c'est un réflexe
connu pour toutes les sociétés ayant dépassé
un certain seuil d'immigration, une forme d'auto-défense
vis-à-vis des éléments extérieurs.
Rafii: C'est vrai, je connais beaucoup de Juifs russes
qui vivent la même chose.
Alliance: il faut donc différencier entre une situation
due à la sécurité, et des comportements instinctifs,
qui ne sont pas souhaitables, mais que la société
israëlienne ne peut traiter actuellement parce que la situation
d'insécurité donne la priorité à autre
chose.
Rafii: C'est vrai. Mais il ne faut jamais oublier la dimension
humaine. Pense à toous ces ouvriers manuels, qui n'ont
plus à manger parce qu'ils ne peuvent plus venir travailler
en Israël. Ils n'en peuvent plus, et s'ils sont pacifiques
au début, que veux-tu qu'ils ressentent au bout de plusieurs
mois de misère insupportable?
Alliance: je te comprends, mais d'un autre côté,
ça n'est pas le fondement premier de la haine du côté
palestinien. La haine a été enseignée, par
la télévision, par la radio, par la bouche des dirigeants.
La situation de misère ne fait qu'ajouter à une
haine préalable.
D'autre part, je pense que tu as conscience que le niveau culturel
et intellectuel des gens des territoires autonomes palestiniens
n'a rien à voir avec le tien.
Rafii: C'est vrai.
Alliance: d'un côté, j'aurais envie de voir
une famille palestinienne, de leur amener un sac de riz, mais
d'un autre côté, je sais que ces mêmes personnes
pourraient l'instant suivant décider de me découper
en morceaux. Je me rappelle avoir suivi un enfant de six ans,
qui avait été violemment réprimandé
par un ouvrier juif parce qu'il volait des fleurs des étudiants.
L'ouvrier hurlait en arabe, le menaçait de la police, et
j'avais été si choquée que j'avais cherché
à parler à cet enfant, pour le calmer. J'avais découvert
que la résidence universitaire jouxtait un village arabe,
caché par des cactus, où personne n'allait jamais.
Une fois près d'une maison, j'avais expliqué que
je cherchais ce petit garçon, dont j'avais entendu le nom.
On m'avait invité dans une maison à prendre le thé,
en attendant de trouver le petit garçon qu'on était
allé chercher. Six ou sept femmes étaient là,
qui m'ont fait l'honneur de l'hospitalité. Puis le père
est arrivé. Il revenait de la mosquée. On m'a présentée
comme une Française. A l'étonnement général,
le père a déclaré dans un silence de plomb
qu'il fallait tuer tous les Français, qu'ils voulaient
la perte des Palestiniens. Je demandais naïvement qui avait
dit cela. "A la mosquée". Un silence pesant s'était
établi sur les femmes qui étaient si aimables l'instant
d'avant. j'avais un béret à la main, dont je me
servais pour jouer au freesbee avec des enfants quand toute l'histoire
avait commencé. J'ai pris mon béret et je m'en suis
couvert le visage en faisant le clown et en disant "fransaoui,
je suis vraiment terrible, ouarhhh.." Le père a alors
éclaté de rire, et les femmes l'ont imité,
et il a ajouté: "oui mais toi on ne va pas te tuer,
tu n'es pas dangereuse..."
Tu vois, Rafii, c'est ce genre de changement brusque d'humeur
qui m'effraye. On n'a pas toujours la chance de retourner une
situation, et que tu le veuilles ou non, cette population n'a
pas ton niveau, et ils sont imprévisibles. Ils peuvent
à un moment dire qu'ils vont te tuer, et l'instant d'après
éclater de rire et déclarer qu'ils ne te tueront
pas finalement. C'est cela qui est effrayant.
Rafii: bon, tu as des imbéciles partout.
Alliance: je ne dis pas que ce sont des imbéciles,
je dis, au risque de passer pour une raciste sociale, qu'un individu
éduqué est moins dangereux qu'un individu sans aucune
éducation, ni culture. dans les territoires autonomes,
70% de la population ne sait pas lire ni écrire, et la
vérité sort pour eux de la télévision
et de la mosquée.
Rafii: C'est vrai.
Alliance: c'est le vrai danger.
Rafii: je vais te dire. Les Arabes veulent travailler,
vivre, et être respectés. Crois moi, une grande partie
de la haine vient d'un rapport humiliant vécu au jour le
jour, des insultes jetées inutilement au contrôle
d'identité. Il faut aussi essayer de comprendre ce côté
du problème. dans tout conflit, il y a deux côtés.
Alliance: c'est vrai. Mais du côté israëlien,
c'est la peur qui fait aussi agir.
Rafii: Il faut éviter que les extrémistes
prennent le contrôle de la situation.