La névrose

Voici huit nouvelles oeuvres de l'auteur des Enfants du Mâchefer: la Névrose présente les dessous brumeux de la « respectabilité » sociale ; La Rupture où chacun de nous va se retrouver avec émotion ; Le Destin de Cyprien pose, en eaux troubles, des questions existentielles ; Voleurs d'enfants raconte un moment douloureux du passé de l'auteur; Un Bleu au Coeur ,tente d'adoucir la peine des enfants martyrs en ce cruel début du troisième millénaire ; David et Goliath, est l'histoire d'un de ces enfants, victime d'un conflit fratricide, absurde et meurtrier ; Le Grand Écart exprime le défaut de concordance entre la réalité et nos désirs nos plus secrets ; Ovni soit qui mal y pense est une nouvelle futuriste qu'il faut lire à haute voix pour en déchiffrer les codes.

Après les « Enfants du Mâchefer » qui nous ont plongés dans l'univers insoutenable qui a été celui de sa petite enfance, Michaël nous laisse entrevoir d'autres réalités et d'autres souvenirs, toujours avec ce souci de l'image poétique - l'auteur est un poète avant tout - et cette merveilleuse faculté de transmettre l'émotion, son émotion qui devient nôtre au fil de la lecture.

C'est toujours avec un réel bonheur que j'écoute ou que je lis Michaël ADAM.

Chris VERLON, peintre et poète.

A cheval sur deux cultures, Michaël ADAM vit en Israël où il lutte contre l'intégrisme et la violence. Écrivain, poète et traducteur trilingue, ses poèmes et ses nouvelles ont été à plusieurs reprises distingués par des jurys littéraires. Il sait faire vibrer nos âmes avec des mots simples et un réalisme virulent.

En couverture - Pastel de Chris Verlon : « Asymétries ».



Extraits.

"Névrose Affection caractérisée par des troubles affectifs et émotionnels (angoisse, phobies, obsessions,

asthénie), dont le malade est conscient mais ne peut se débarrasser et qui n'altèrent pas l'intégrité

de ses fonctions mentales"
(Le Petit Robert)

Heureusement qu'il y a les femmes et les chats: ils m'aident à mieux supporter la bêtise et l'hypocrisie des hommes.

Ce matin, je regarde cette vie qui est la mienne, qui est la vie, avec les yeux d'un présent si furtif qu'il n'existe déjà plus dès que je les ferme

pour essayer de le recréer. Il faut donc que mon regard se transforme en mots pour que je puisse

retenir ce présent fugace et le fixer en l'écrivant car sinon tout sera perdu, tout sera effacé et rien ni personne ne saura jamais ce que j'ai vu, ce que j'ai

senti, pensé ou ressenti.

C'est ça qui me fait parfois si mal: cette certitude, cette terrible évidence que rien ne restera de moi si je ne laisse pas dans le coeur de ceux pour qui j'ai existé et de ceux qui vivront après moi la trace écrite de mon passage dans ces quelques

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décennies de douleurs et de couleurs, de fleurs et de pleurs, de conscience et d'inconscience, de flammes et de larmes retenues. Avant moi, il y avait le néant et après moi il y aura encore certainement le néant. Cependant, il m'arrive souvent de me demander pourquoi le néant d'avant ma vie est tellement moins,angoissant que le néant d'après ma vie. Tout compte fait, ce néant d'avant et le néant d'après doivent bien se ressembler ! Pourtant, c'est toujours le néant d'après qui me fait parfois si peur.

Il y a déjà pas mal de temps que l'envie m'a pris de laisser ma griffe personnelle dans cet infiniment grand et infiniment petit, infiniment absurde et grotesque aussi, qui est à la fois tellement rien et tellement tout. Aujourd'hui, j'ai envie d'écrire et de décrire cette période qui se situe là, quelque part entre ce qui n'existait pas encore et qui n'existera plus, entre le néant d'avant et le néant d'après. Mais il ne faudrait pas que je manque mon rendez-vous de ce matin chez le professeur Lévy, ce psychiatre sexagénaire, cet expert réputé et expérimenté, qui me traite sans trop de succès, comme un mécanicien qui s'efforce de réparer un moteur supposé défaillant, à raison de deux séances hebdomadaires depuis bientôt six ans.

La fille de la télé, celle qui montre du doigt les dépressions ' les orages et les zones de tempête en mettant en évidence les photos du radar à nuages, a
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prévu la pluie pour ce matin, et moi, avec ma naïveté habituelle, je l'ai crue. Mais voilà qu'il fait beau aujourd'hui, et le ciel bleu et sans taches sous lequel je me hâte se moque de moi , des prévisions de la fille, des crédules, de tout peut être.

Dix heures moins le quart. De ma vie je ne serai jamais en retard: je suis trop angoissé pour ça. J'ai toujours peur de commettre une faute susceptible de mettre en cause mon amour-propre et celui d'autrui, de commettre un outrage à la parole donnée. J'arrive toujours et partout, à tous mes rendez-vous, au moins dix minutes à l'avance. C'est plus fort que moi. C'est une des caractéristiques de ma névrose, et le professeur Lévy lui-même m'a maintes fois conseillé: "Faites un effort, faites-en un exercice mental, une habitude, faites comme tout le monde, efforcez-vous d'arriver en retard, au moins chez moi, ne serait-ce que de quelques minutes, je ne vous en tiendrai nullement rigueur. Vous verrez, cela vous facilitera la vie de tous les jours..."

Le professeur Lévy est mondialement réputé dans le domaine des psychonévroses. Il est aussi titulaire d'une chaire de psychothérapie dans l'une des universités les plus renommées du pays et c'est lui qui dirige le département de psychopathologie de l'hôpital local. Il y a trois ans, il est parti en année sabbatique aux Etats-Unis, à l'Université de Stanford qui est, dit-on, l'un des centres de
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recherche universitaire les plus cotés dans le domaine de la psychiatrie. Fort heureusement, j'ai eu la chance d'être dirigé vers lui par la Sécurité Sociale: il n'accepte pas n'importe qui et ses patients payent une fortune pour être reçus en consultation priv ée. Ainsi, le fils du ministre de l'Information, Henri, qui a mon âge, fait de la dynamique de groupe avec moi sous sa direction.

Moi, ma chance, c'est que je suis Pupille de la Nation: mon père est mort pour la patrie et ma mère a disparu dans des circonstances tragiques au cours de cette même guerre. Ça me donne droit aux soins gratuits, et je suis privilégié en ce qui concerne la qualité de mes médecins. En outre, il paraît que mon cas est particulier et l'on s'intéresse beaucoup à moi, médicalement parlant du moins. Dans un sens, ça m'arrange plutôt d'être le patient du professeur Lévy, même si bien souvent il m'exaspère et me fait sortir de mes gonds avec ses idées conformistes et orthodoxes. Ses instigations m'attirent et me repoussent à peu près dans la même mesure: une sorte de besoin de m'y identifier mêlé d'une répulsion presque instinctive. Ça m'arrange, d'abord parce que l'intérêt que porte à ma personne cet expert notoire me confère une importance qui étaye mon assurance trop souvent défaillante. Et puis si je me trompais, si j'étais vraiment atteint de troubles du comportement, comme il le prétend ? Son savoir
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et son expérience seraient, en fin de compte, d'un secours efficace et bénéfique. Certes, le fait d'être traité par un médecin mondialement réputé donne quelque sentiment de fierté et d'orgueil à ma personne dans un univers où les amis et les gens qui pourraient me porter un certain intérêt se comptent sur les doigts de la main. Cathy refuse de me conseiller à ce propos. Avec elle, je suis fort et ma vie psychologique et psychique est équilibrée et harmonieuse. Le problème, c'est qu'elle n'est pas toujours là. Chaque fois que je lui demande son avis en ce qui concerne mon traitement, elle dit que c'est à moi de juger, que c'est à moi seul de décider si je dois le continuer ou y mettre fin. Cathy, elle, est saine et tellement équilibrée: saine de coeur, de corps et d'esprit. Elle résiste à toute épreuve sans troubles et sans anomalies. Elle déborde d'une vraie santé, pétillante, contagieuse et vivante, comme son sourire qui me remplit de quiétude et d'assurance.

Je me plais, tel un enfant étonné, à observer en elle cette faculté qui lui permet de juger les êtres, les choses et les événements avec un discernement et une circonspection que je ne suis pas le seul à apprécier. Elle a sur moi un effet salutaire qui me fait comprendre aussi la fatuité et la futilité de ces séances certainement ridicules, et peut-être nuisibles, où je me rends depuis tant d'années comme on va voir un film obscène, seul et en cachette, pour y
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trouver des situations et des promesses qui n'existent pas dans la vie de tous les jours, ou detoutes les nuits, parce qu'elles sont suggérées au regard et à l'esprit en dehors de leur contexte, par un effet d'éloignements et de rapprochements successifs, en gros plans, grossiers et mensongers, qui enflamment les sens et l'esprit. Tout comme la pornographie qui ne considère que l'aspect physique

- grap et mécanique des relations humaines en rejetant l'existence de toute émotion, la morale, elle, ne considère que l'aspect spirituel des individus sur lequel elle centre l'objectif de son zoom dans une succession d'images prises hors de leur- contexte, comme si l'être humain était dénué de ce corps et de ces instincts qui le font vivre et survivre: tant d'artifices sciemment montés dans l'intention de mystifier, de donner à l'individu des illusions sur lui-même et sur la société dont il est l'élément premier. Peut-être parce que les mensonges de la pornographie et de la morale, ces deux soeurs jumelles, hypocrites et fallacieuses, qui attirent et révoltent avec la même force, permettent aux gens de mieux faire face à la nudité et à la fatuité d'une existence à la fois trop lourde et trop légère.

Les séances de dynamique de groupe meublent un tant soit peu ma vie qui est parfois un peu creuse parce que tous les jours, je dois travailler du matin au soir pour assurer mon existence dans


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une institution de l'Assistance Publique où je perds beaucoup de mon temps pour gagner très peu d'argent. En général, mes collègues ont une vie bien pâle, sans histoire et sans histoires, et je crois qu'ils ne laisseront pas de traces parce qu'à part leurs enfants et leur dernière augmentation, ils n'ont pas le temps de satisfaire une curiosité quasi- inexistante et ils n'ont pas de passions parce que la survie aura été leur principale occupation.

Chez nous, personne n'aime le bureau, mais la plupart des employés, les plus dociles bien sûr, attendent la promotion ou le grade qui leur fera tenir le coup, d'année en année jusqu'à la retraite. Quant aux autres, les plus fiers ou les moins serviles, ils sont renvoyés ou quittent d'eux-mêmes parce que la sujétion et la mise au pas ont un prix qu'ils ne veulent pas ou ne peuvent pas payer.

L'administration fait aux employés ce que le service militaire fait aux soldats: elle engendre et maintient une mentalité de soumission aveugle à l'autorité invisible mais absolue, légitimée et despotique d'un chef tout-puissant, lui-même soumis aux autres gradés de sa hiérarchie. Tout comme les adjudants, ces auxiliaires si utiles et précieux aux officiers pour le maintien et le respect de l'Ordre, leurs équivalents civils sont des plus redoutables: ce sont eux qui assurent et perpétuent la continuité du système. Ce sont eux qui nous contraignent, avec des