"J'ai des milliers de fils unique en Erets IsraÎl."
Traduit de Kfar 'Habad MÈna'hem Av 5754, nƒ 627.
Lettre de Yossef ben EliÈzer
Histoire envoyÈ par Mr Aharon AltabÈ
Ma premiËre rencontre avec le Rabbi avant ma Bar-Mitzva
La seconde...la veille de ma conversion au christianisme
Quelques jours avant la guerre des six-jours
Et ma derniËre rencontre avec le Rabbi.
J'ai rencontrÈ le Rabbi pour la premiËre fois un mois avant ma Bar Mitsvah. Mon grand pËre, nÈ en AmÈrique, Ètait un des seuls ý garder les vieilles traditions 'hassidiques, ý l'Èpoque o˜ l'AmÈrique Ètait une "terre qui dÈvore ses habitants". (... ý une Èpoque o˜ il n'Ètait question que de s'intÈgrer ý l'AmÈrique).
Mon pËre et ma mËre, eux-mÍmes, n'Ètaient plus tellement attachÈs au judaÔsme. Ils m'envoyaient de temps en temps le Chabbat accompagner mon grand pËre ý la Schoule, ý Manhattan, dans le East Side. J'avais avec lui Ègalement trois cours par semaine sur le judaÔsme, en sortant de l'Ècole communale. Je dois dire que ce qui m'a permis de garder ma conscience de juif au travers des pÈripÈties de ma jeunesse, ce sont bien ces cours, ces visites du Chabbat et toute l'atmosphËre qui s'en dÈgageait.
En 1954, avant ma Bar Mitsvah, mon grand pËre m'emmena chez deux Admourim: le Rabbi de Boyan et le Rabbi de Loubavitch. Je me souviens encore de la surprise que j'eus en dÈcouvrant le visage encore jeune du Rabbi de Loubavitch: pour moi, allez savoir pourquoi, un Rabbi Ètait un vieux monsieur, au visage dÈcorÈ d'une longue barbe forcÈment blanche. Mon grand pËre tendit au Rabbi un "petek" (courte lettre mentionnant le nom du visiteur, le nom de sa mËre et le sujet de sa visite). Le Rabbi s'entretint quelques instants avec mon grand pËre, en Yddish, dont je comprenait quelques bribes seulement. Puis il se tourna vers moi, et me questionna sur le sujet le plus inattendu de la part d'un Rabbi:
- Quel est ton sport prÈfÈrÈ?
- Le base-ball, rÈpondis je sans hÈsitation.
- Et comment tu-prÈfËres ce jeu: quand une seule des parties joue, ou quand les deux parties jouent ?
C'Ètait cette fois mon tour d'apprendre au Rabbi les rËgles ÈlÈmentaires du base ball...
- Rabbi, c'est impossible de jouer au base ball ý une seule Èquipe.
- Et pourquoi donc ? demanda le Rabbi d'un ton sÈrieux.
Ma patience faillit disparaÓtre. Allez expliquer ý un Rabbin ce que
chaque enfant sait depuis qu'il marche... Enfin j'essayais de ma plus exquise politesse:
- Rabbi, tout le truc, c'est justement que l'un soit plus fort que l'autre! Il faut Ítre
deux pour celý!
Visiblement le Rabbi avait compris, et je fus trËs soulagÈ.
- Et qui gagne ?
-Le meilleur joueur" ! m'esclaffait-je, heureux de cette rÈpartie si spontanÈe.
Je n'ai aucune idÈe de ce qui se passait dans la tÍte de mon grand pËre durant cet entretien si particulier. Le Rabbi, lui continua son enquÍte:
- "Est ce que tu joues quelquefois avec tes amis au base ball ?
- Sšr, Rabbi. j'Ètais dÈjý certain que j'allais bientÙt lui raconter mes hauts faits sur le terrain.
- Et tu vas quelquefois voir jouer les grandes Èquipes ?
- C'est sšr !
- Et qu'y a-t-il de plus que dans les matches avec tes copains ý l'Ècole ?
Je m'armais de courtoisie pour rÈpondre:
- Rabbi, nous, on joue pour s'amuser. Mais dans les stades, ils jouent pour de vrai.
J'aurais pu penser, jusque lý, que le Rabbi s'intÈressait au base ball; je dus vite dÈchanter:
-Et bien vois tu Yossef, tu as dans le coeur un grand terrain. Jusqu'ý ce jour, deux adversaires y jouaient. Le bon penchant, et le mauvais penchant. Mais c'Ètait pour jouer. A partir de ta Bar Mitsvah, ce sera pour de vrai. Et pour ce combat tu reÁois de D.ieu le cadeau le plus prÈcieux: un "vrai" bon penchant ! Avec des forces spÈciales que D.ieu lui donne. Tu devras toujours t'efforcer de vaincre le mauvais penchant, et pour celý te souvenir, comme au base ball, que c'est toujours le meilleur qui gagne. Il suffit que tu veuilles, et tu pourras. Je te donne ma bÈnÈdiction pour que ton grand pËre et tes parents aient toujours beaucoup de satisfaction de toi.
Mon grand pËre rÈpondit Amen et me fit signe d'en faire autant. Amen !
Il faut Ítre fin psychologue pour savoir ý quel point ce qu'entend un garÁon de treize ans se grave dans son ’me et trouve sa place au fond de sa conscience ! Quoi qu'il en soit, je dois avouer que les mots du Rabbi sur le base ball et sur la guerre des penchants n'occupËrent pas alors une grande place dans mes rÈflexions... C'est vrai que le grand pËre eut l'occasion de me les rappeler dans le discours qu'il fit le jour de ma Bar Mitsvah, et c'est vrai aussi que j'Èvoquais parfois avec Èmotion le souvenir de cette visite, sans pour autant m'en remÈmorer le contenu.
Mais dans mon subconscient, ces mots restËrent gravÈs au delý de tout ce que j'aurais pu m'imaginer. Durant toute mon adolescence, au collËge puis ý l'universitÈ, j'eus deux occasions de voir resurgir mon entretien avec le Rabbi. Dans un de ces cas ce fut un moment capital de mon parcours, au point que je me demande si ce n'est pas en vue de cet instant lý que le Rabbi me fit tout son discours sur le base ball. Dans les deux cas, l'irruption brutale dans le champ de ma conscience du souvenir des paroles du Rabbi m'amena ý modifier du tout au tout certaines dÈcisions, et il est bien curieux que le base ball eut un lien direct avec ces souvenirs.
Le premier ÈvÈnement eut lieu durant ma seconde annÈe de collËge. J'avais 16 ans, et notre classe avait mÈritÈ au classement annuel d'Ítre la meilleure classe de l'Ètablissement. Notre rÈcompense Ètait un week end dans un club de jeunes trËs fameux -et quasiment inacessible- de la Nouvelle OrlÈans. Un rÍve ý ne manquer sous aucun prÈtexte. Quand je racontais ý ma mËre ce qui allait se passer, elle me dit "- Jo, il y a un problËme, ce week end, c'est Yom Kippour. Tu sais que nous y tenons; un fois par an on se doit bien de ješner et d'aller ý la synagogue. Nous n'avons jamais failli ý cette rËgle et je compte sur toi pour ne pas rompre la chaÓne de cette sainte tradition." Un choc ! -"Mais maman, comprends moi, toute l'annÈe on en a rÍvÈ ! Je ne pourrai jamais me pardonner d'avoir ratÈ un tel ÈvËnement."
Toute la semaine se passa dans la confusion et les disputes. Mes parents comprenaient l'importance de l'ÈvËnement, et ce qu'il reprÈsentait pour moi, mais disaient ils, il y des choses sacrÈes auxquelles on ne doit pas renoncer. Pour moi, qui avait toujours respectÈ le ješne de Kippour, et qui me promettait de le respecter ý l'avenir, je demandais un peu de souplesse devant une occasion unique dans la vie.
Mes parents, qui avaient toujours ÈtÈ trËs libÈraux dans mon Èducation me laissËrent finalement le libre choix, c'est ý dire se firent ý l'idÈe que je ne renoncerai pas au voyage.
La veille du dÈpart, jeudi soir, je suivais chez un ami un match de base ball ý la tÈlÈvision, et de faÁon inattendue une Èquipe de seconde division emporta le tournoi. Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre le commentateur "c'est finalement le meilleur qui gagne"! Je ne sais comment mais je me revis sur l'instant devant le Rabbi: "souviens toi: c'est toujours le meilleur qui gagne. Il suffit que tu veuilles, et tu pourras." Depuis trois ans, tout ceci Ètait oubliÈ. Et voila qu'au pied du mur, ces souvenirs Ètaient revenus. Et au mÍme instant, la dÈcision fut prise: je ne transgresserai pas le jour de Kippour!.
La seconde fois fut un ÈvËnement bien plus dÈcisif, quelques cinq annÈes plus tard, au dÈbut des annÈes soixante. Un jeune Ètudiant ý l'universitÈ, l'’me en questionnement perpÈtuel cherchait un sens ý sa vie. Un groupe de missionnaires mormons avait infiltrÈ le campus, et faisait des ravages, notamment chez les jeunes juifs. Deux de mes meilleurs amis avaient dÈjý cÈdÈ au charme des discours du "moniteur", et eurent vite fait de me faire apprÈcier la "douceur" de leur nouveau paradis. De semaine en semaine je prenais gošt et Ètais attirÈ: j'avais enfin un sens ý ma vie. Il ne me restait plus qu'ý accÈder au stade ultime, la conversion. Un petit tracas toutefois, je ne savais pas comment j'allais m'y prendre avec mes parents. Ils avaient toujours ÈtÈ ouverts, libÈraux, mais je mesurais toute la peine qu'ils auraient. Je m'Ètais dÈcidÈ ý ne pas leur en parler, ce qui me laisserait toute latitude pour les convaincre progressivement et peut Ítre avec une dose de savoir faire, de les amener ý la "vÈritÈ" que je dÈcouvrais.
La veille de la cÈrÈmonie de conversion, qui aurait du faire de moi un bon chrÈtien, je participais ý un match amical de base ball, que mon Èquipe perdit. J'allais congratuler le capitaine de l'Èquipe adverse, et je m'entendis dire "il n'y a pas de truc !
C'est normal, c'est toujours le meilleur qui gagne !. J'eus du mal ý terminer la phrase. Personne ne comprit pourquoi j'Ètais devenu tout p’le , ou tout rouge, Èmu jusqu'au fond de moi. Ni le "moniteur" ni mes amis ne comprirent pourquoi je rompis soudain tout contact avec eux. Ce n'est que bien plus tard que je repris contact avec mes deux amis, pour les soutirer aux mormons. Eux aussi doivent directement leur attachement actuel au judaÔsme ý l'intÈrÍt que le Rabbi porta un jour au base ball...
Ma seconde rencontre avec le Rabbi eut lieu quelques jours avant la Guerre des Six Jours.
Comme beaucoup de mes amis, nous avions ÈtÈ bouleversÈs par la crise de Cuba, lorsque notre univers nord amÈricain avait ÈtÈ ÈbranlÈ par la menace des missiles et la Guerre Froide qui s'en Ètait suivie. Nous avions alors optÈ pour des Ètudes de sciences politiques, ý la fin desquelles nous Ètions parvenus ý des postes importants dans divers Ètats majors politiques et diplomatiques: des amis ý moi tenaient alors des postes clÈs ý la Maison Blanche, d'autres parmi les conseillers et collaborateurs des SÈnateurs. Pour ma part, je faisais partie des proches de Mr Arthur Goldberg, Ambassadeur des Etats Unis auprËs de l'Organisation des Nations Unies.
Un matin, de ce dÈbut juin 1967 je reÁu un appel d'une de mes cousines qui m'appellait d'urgence chez elle. Je les trouvais, elle et son mari trËs soucieux: leur fils unique, Avraham, avait fait TÈchouva depuis un an, et se trouvait dans une YÈchivah 'Habad en IsraÎl. MalgrÈ l'insistance de ses parents, effrayÈs par les menaces qui pesaient sur l'Etat d'IsraÎl, il se refusait ý rentrer ý la maison: le Rabbi avait dit de ne pas quitter IsraÎl.
"Nous avons essayÈ de rencontrer le Rabbi, me rajoutËrent ils, pour lui expliquer qu'il est notre fils unique, notre seul espoir, notre raison de vivre. Sans succËs. Il est inabordable. Nous lui avons Ècrit, et pour seule rÈponse, il n'a eu qu'un phrase, qui ne nous convainc pas: "ni il sommeille, ni il ne dort, le Gardien d'IsraÎl". A propos, Jo, on t'a appelÈ pour en discuter avec toi qui connais beaucoup de monde et tu est au courant avant nous. La situation est elle aussi grave qu'on le dit ?"
Il m'aurait ÈtÈ pÈnible d'accroÓtre les angoisses de ces parents, mais comment leur mentir ? On s'attendait au pire. Nul ne pouvait savoir l'issue de la guerre qui Ètait imminente, mais au cas o˜ les armÈes arabes l'emportaient, ce qui semblait le plus probable, il valait mieux ne pas rÈflÈchir quel serait le sort des juifs. Si j'Ètais inquiet en tant que juif, je l'Ètais dix fois plus en tant que plongÈ dans le vif de l'actualitÈ. Le "boss" lui mÍme, Arthur Golberg, n'en dormait pas de la nuit.
"Il faut absolument que Avraham rentre ! Mais ne vous souciez pas, je vais me servir de mon titre de diplomate pour aller voir le Rabbi moi mÍme et je vais le persuader de laisser Avraham rentrer."
Ma secrÈtaire, ý qui j'avais confiÈ la t’che de me dÈbrouiller les choses me prÈvint rapidement: seul le Rav Hadakov pouvait me mettre en contact avec le Rabbi. Par tÈlÈphone, je l'avisais qu'en tant que principal collaborateur d'Arthur Goldberg, je souhaitais un rendez vous urgent avec le Rabbi. Moins d'une demi heure plus tard, le Rav Hadakov me rappelait pour me proposer de rencontrer le Rabbi le lendemain ý 2 heures du matin. "Mais c'est urgent !" protestais je. "C'est bien pour Áý que vous pourrez voir le Rabbi du jour au lendemain ..!"
MalgrÈ les treize annÈes ÈcoulÈes, le visage du Rabbi avait peu changÈ. Quoi que vieilli, la barbe blanchie, le regard Ètait toujours aussi alerte et pÈnÈtrant. AprËs avoir serrÈ la main chaleureuse du Rabbi, je lui rappelais que j'Ètais dÈjý rentrÈ en YÈ'hidout treize ans plus tÙt, avec mon grand pËre, avant ma Bar Mitsvah. Le sourire du Rabbi eut tÙt fait de me convaincre qu'il s'en souvenait.
"- Rabbi, je dois m'excuser d'avoir usÈ de mon titre pour vous demander ce rendez vous, mais je viens pour une affaire personnelle." Un nouveau sourire me redonna les forces pour raconter l'histoire du fils unique Avraham et de ses parents ý juste titre si inquiets. Il fallait que le Rabbi autorise Avraham ý rejoindre New York. Le sourire disparut d'un seul coup.
"- Moi, j'ai des milliers de fils uniques en IsraÎl. Et si je leur dis de rester, c'est parce que j'ai la certitude qu'il ne leur arrivera rien. Dites ý votre cousine et ý son mari qu'ils peuvent se tranquilliser. "Ni il sommeille, ni il ne dort, le Gardien d'IsraÎl". D.ieu veille sur chaque juif o˜ qu'il soit, et plus particuliËrement en Eretz IsraÎl.
- Rabbi, avec tout le respect que je vous dois, elle ne se calmera pas avec ces paroles, et moi non plus. Le Rabbi sait il ý quel point nous sommes conscients dans les milieux bien informÈs du danger terrible qui menace IsraÎl ?
- IsraÎl, reprit le Rabbi -et je fus surpris par la tranquillitÈ qui Èmanait de lui-, n'est pas confrontÈ au grand danger dont vous parlez. Nous nous trouvons avec l'aide de D.ieu ý la veille d'une grande victoire, et ce mois ci va se transformer en un mois de grandes bontÈs et de misÈricorde pour tout le peuple juif. Maintenant, si vous voulez bien, dites au pËre d'Avraham qu'il peut lui aussi faire quelque chose pour nos frËres en Eretz IsraÎl: mettre les tefilin chaque jour. Et vous aussi, je ne sais pas dans quelle mesure vous pouvez faire quelque chose pour aider IsraÎl ý partir de votre poste ý l'ambassade, mais ce qui est certain c'est qu'en mettant les tefilin chaque jour vous aidez effectivement, et lý il n'y a pas de problËme de conscience, ce n'est pas de la double allÈgeance !!
Encore une chose, lorsque tout ceci se sera bien terminÈ, j'aimerais vous revoir pour parler avec vous."
Je restai fascinÈ. Combien de temps cela dura-t-il ? Quelques secondes, quelques minutes ? Je me revois debout, ý contempler cet homme en face de moi dont se dÈgageait une telle force, qui avait pris sur lui une si grande responsabilitÈ. Je saisis ý cet instant lý pourquoi tant de juifs s'en remettaient ý lui les yeux fermÈs.
- Rabbi, en tant que juif je suis heureux qu'il y ait un homme comme vous dans ces instants si critiques et si Èprouvants. Je vous remercie pour le temps que vous m'avez accordÈ.
- Qu'on entende des bonnes nouvelles. J'Ètais dÈjý sur le pas de la
porte lorsque le Rabbi me fit signe avec un grand sourire:
A propos, vous aimez encore le base ball ?
Quelques jours plus tard le monde entier retint sa respiration: IsraÎl, face ý tous ses ennemis, combattait sur trois fronts, et anÈantissait les armÈes ennemies en un Èclair, d'une victoire sans prÈcÈdant dans l'histoire militaire. J'Ètais aux Nations Unies aux cÙtÈs d'Arthur Goldberg lorsque la tÈlÈvision nous montra le Mur des Lamentations libÈrÈ, les soldats en larmes sur les pierres du Mur, et le Rabbin Goren soufflant du Choffar. Arthur Goldberg ne put retenir ses larmes ... et moi non plus. Le secrÈtaire personnel d'Arthur Goldberg, qui n'Ètait pas juif, nous regardait avec un Ètonnement certain, mais comprit qu'il se passait quelque chose pour le peuple juif. Les yeux encore humides, je me tournai vers le boss: "Arthur, vous savez, nous avons eu trËs peur. Les juifs et les amis d'IsraÎl ont ÈtÈ trËs inquiets. Mais il y a un juif qui en toute tranquillitÈ avait prophÈtisÈ cette victoire." Je lui racontai toute mon entrevue avec le Rabbi.
Peu de temps aprËs, comme le Rabbi l'avait demandÈ, je me remis en contact avec le Rav Hadakov. Cette fois j'attendis prËs d'une semaine pour revoir le Rabbi. Je m'attendais ý le trouver souriant et triomphal du genre "vous avez vu que j'avais raison". Je le trouvai grave. AprËs une poignÈe de mains, il rentra sans plus dans le vif du sujet.
- C'est un grand moment pour le peuple juif. Nous sommes un peuple habituÈ aux miracles tout au long de notre histoire. Notre seule existence est dÈjý une longue suite de miracles. Mais rares sont les occasions o˜ l'intervention divine se fait aux yeux des peuples de faÁon si Èclatante, o˜ D.ieu manifeste de faÁon si dÈvoilÈe que c'est lui qui tire les ficelles pour le bien de Son Peuple. C'est ainsi que s'est passÈe la sortie d'Egypte, c'est ainsi que nous avons vÈcu quelques rares occasions de notre histoire, et c'est ce qu'ont vu les juifs de notre gÈnÈration la semaine passÈe. Il est des Èpoques o˜ D.ieu semble se cacher de ses fils, mais il est des instants o˜ bontÈs et prodiges se manifestent aux yeux de tous, et c'est ce que nous avons vÈcu cette derniËre semaine.
D.ieu, qui a crÈÈ le monde et le dirige, a donnÈ la terre d'IsraÎl au peuple d'IsraÎl. Pour un certain temps, un temps trop long, Il nous a repris cette terre et l'a confiÈe aux Nations. La semaine derniËre il a repris son bien et nous l'a redonnÈ. Et pour que nul ne doute que c'est D.ieu qui nous la redonne, Il a multipliÈ les signes et les miracles. Au moment o˜ tous les ennemis d'IsraÎl avaient projetÈ d'exterminer le peuple juif qui y vit, et que tous les juifs du monde et les autres nations se demandaient comment IsraÎl allait Èchapper aux ennemis qui l'entouraient de tous cÙtÈs, D.ieu a montrÈ des prodiges et en un temps record, a balayÈ toutes les menaces pour lui rendre la terre d'IsraÎl et ses lieux les plus saints.
Mais les juifs ont le libre arbitre, et il faut se garder maintenant de deux choses. La premiËre serait de penser que c'est "ma force et mon courage", et que c'est par notre puissance militaire que nous avons emportÈ cette confrontation. Elle n'en a ÈtÈ que l'instrument. La victoire dans sa totalitÈ c'est D.ieu et seulement D.ieu. La deuxiËme, vous concerne et c'est pourquoi j'ai choisi de vous en parler. Je connais la nature des juifs, y compris ceux qui sont actuellement ý la tÍte du gouvernement. Je crains beaucoup que dans les jours qui viennent, ils ne se h’tent d'envoyer une dÈlÈgation ý Washington pour dÈclarer qu'ils sont prÍts ý rendre les territoires conquis. Ils ne comprennent pas qu'ils n'ont rien conquis et que c'est D.ieu qui leur a donnÈ ce grand cadeau avec force miracles, et que c'est une terre qui leur revient. Et ceci il faut l'Èviter par tous les moyens".
Durant ces dix minutes que le Rabbi m'avait accordÈes, je restai bouche bÈe d'admiration pour le Rabbi et tout autant stupÈfait qu'il ait jugÈ bon de me parler de choses si dÈcisives pour IsraÎl. Mais maintenant que le Rabbi avait dit que celý
- Vous rencontrez des IsraÎliens qui viennent ý l'ONU, et aussi l'ambassadeur d'IsraÎl et autres. Vous avez certainement des entrÈes au MinistËre des Affaires EtrangËres et ailleurs, et vous pouvez voir venir les choses. Ce que je vous demande, c'est lorsque vous rencontrerez des IsraÎliens qui baissent les bras, rÈpÈtez leur sur un ton dÈcidÈ ce que vous venez d'entendre ici."
Semblant lire dans mes pensÈes, le Rabbi poursuivit: " -Je ne vous demande pas un travail d'agent double sur le compte des Etats Unis, envers lequel vous Ítes assermentÈ, et dont vous devez dÈfendre les intÈrÍts. D'ailleurs les Etats Unis n'ont aucun intÈrÍt ý ce qu'IsraÎl rende les territoires, ce serait plutÙt l'inverse. C'est en tant que juif voire comme simple citoyen que vous exprimerez votre opinion.
Et si les IsraÎliens vous demandent d'o˜ tenez une telle certitude, comment pouvez vous, vous, savoir ce qui est bon pour IsraÎl et ce qui ne l'est pas, racontez l'histoire de ce fils unique que ses parents ont voulu ramener en AmÈrique, et comment, d'ici, on leur a garanti qu'il n'arriverait rien ý leur fils unique ni ý des milliers d'autres fils uniques. Et sur la base de quoi a-t-on une si grande assurance ici dans cette piËce ? Parce qu'il y a un CrÈateur au monde, qui le dirige, et qui a dÈcidÈ de donner en cadeau la Terre d'IsraÎl au peuple juif. Et lorsque le CrÈateur dÈcide de faire un cadeau, on se doit de l'apprÈcier et le garder et non de chercher des moyens de s'en dÈbarrasser !
Je sortis du bureau du Rabbi perturbÈ et pensif. Jamais je n'avais ÈprouvÈ de tels Ètats d'’me, et cette demi heure que le Rabbi m'avait consacrÈe fut pour moi non seulement une expÈrience inoubliable, mais surtout un bouleversement de toutes mes valeurs.
Le Rabbi avait plantÈ en moi un sentiment juif et une identification trËs forte ý la cause juive. Pour la seconde fois en peu de temps, j'eus le mÍme sentiment : heureux le peuple qui possËde un tel homme!
Je ne saurais vous dire de quelle faÁon et dans quelle mesure j'ai accompli la mission que le Rabbi m'a donnÈe. Ce que je sais c'est qu'ý plusieurs reprises, le Rabbi s'en est montrÈ satisfait.
Le premier tÈmoignage que j'en reÁus me fut donnÈ par l'Ambassadeur d'IsraÎl ý l'ONU, qui me dit un jour: "j'Ètais l'autre soir aux Hakafot de Sim'hat Torah chez le Rabbi de Loubavitch, et il m'a demandÈ de vous passer un chaud "chalom", ainsi que ses meilleurs remerciements!"
En 1971, aprËs mon mariage avec une israÎlienne de l'ambassade, nous partÓmes habiter en IsraÎl. Durant un certain temps je fus employÈ ý l'Ambassade des Etats Unis ý Tel Aviv, puis je passai au service de l'Etat d'IsraÎl. Je fus affectÈ ý diverses t’ches dont je ne peux rÈvÈler la teneur, mÍme aujourd'hui, et pour lesquelles je voyageais beaucoup. J'eus lý encore l'occasion de dÈcouvrir plus encore le rÙle du Rabbi dans le monde: je peux tÈmoigner que le sort de nombreuses communautÈs juives dans le monde Ètait liÈ aux interventions du Rabbi; mÍme l'Etat d'IsraÎl doit au Rabbi beaucoup dans des domaines dÈcisifs dont il ne m'est pas permis de parler. Durant toutes ces annÈes, je restais en contact direct avec le Rabbi, avec la bÈnÈdiction de mes supÈrieurs, et dans des circonstances particuliËres ... que je ne peux dÈtailler.
Ma derniËre rencontre avec le Rabbi, c'Ètait il y a quatre ans, un dimanche matin, o˜ j'Ètais venu avec un ami pour le "dollar". Il m'arriva ce que les 'Hassidim appellent un "miracle". Je fis part au Rabbi de mon intention de partir en Allemagne durant la semaine suivante. Le Rabbi comprit le but de mon voyage, et me tendit un dollar de plus: "Et celui lý, vous le donnerez en Tsedaka ý Stuttgart". J'eus beau protester que je ne passais pas par Stuttgart, le Rabbi ignora ma remarque. "Bonne rÈussite".
DÈjý il s'Ètait tournÈ vers le suivant dans la queue.
Quelques instants aprËs notre dÈcollage de Francfort, l'Èquipage annonÁa un atterrissage d'urgence ý ... Stuttgart. Je me souvins du dollar surprenant que j'avais dans ma poche. Comment accomplir la demande du Rabbi ? A qui donner dans cet avion un dollar en Tsedaka ? J'Ètais encore en train d'y penser, lorsqu'un petit vieux vint s'asseoir prËs de moi. Nous sympathis’mes rapidement, et ... en trois verres de biËre, je savais dÈjý tout de sa vie: nÈ de parents juifs, seul survivant de sa famille au lendemain de la Choah, il s'Ètait converti par rÈaction, ou par crainte et avait rompu tout lien avec le judaÔsme. Au fil des annÈes il avait amassÈ une fortune considÈrable etc ... C'est lý que monta en moi une idÈe saugrenue, sauvage presque. Je sortis le dollar de mon porte feuille, et lui expliquais:
- "Il y a ý New York un grand Rabbin de chez les juifs, chez qui j'Ètais il y a quelques jours, et qui m'a donnÈ ce dollar pour donner en charitÈ ý Stuttgart, alors que je n'avais pas l'intention de passer par Stuttgart. Je saisis bien que vous n'avez pas besoin d'un dollar, mais puisque vous Ítes le seul juif que j'ai rencontrÈ ý Stuttgart et comme l'avion va bientÙt redÈcoller, je suis persuadÈ que c'est ý votre intention que le Rabbi me l'a donnÈ.
- Mais je ne suis pas juif !" (Jusque lý, il ne s'Ètait pas imaginÈ que je pouvais Ítre juif.)
- Ecoutez, peut Ítre le Rabbi veut au moins que vous mourriez en juif !"
Je ne sais pourquoi ces mots sont sortis de ma bouche, ni ce que devint le vieux. Mais les larmes qui coulËrent de ses yeux lorsque je lui dit -sans y penser- ces mots, me laissent penser que le Rabbi avait atteint son but.
Encore une fois je venais de sentir ý quel point le Rabbi avait la vue longue.
Durant toute le maladie du Rabbi, je me suis intÈressÈ avec anxiÈtÈ ý sa santÈ. Je me suis efforcÈ, en mettant ces tefilin qu'il m'a inculquÈs des dizaines d'annÈes auparavant, d'y voir ma contribution personnelle ý sa guÈrison.
Lorsque j'ai appris, ce 3 Tamouz, mon premier souvenir fut "j'ai des milliers de fils uniques...". Moi aussi, d'une certaine faÁon, je me sens comme un de ces fils uniques. Moi aussi, je suis devenu orphelin.