L' avion était silencieux. La plupart des passagers regardaient le film, les autres somnolaient ou lisaient. Lydie jeta un oeil sur son mari, lui aussi s'était assoupi, Shai le doigt dans la bouche, frottait sa couche sur son nez, cela voulait dire qu'il ne tarderait pas à s'endormir. Lydie elle était trop tendue pour se laisser aller. Elle se demandait s'ils avaient pris la bonne décision. Jusqu'à ce jour Elîe et elle avaient vécu un grand amour heureux. Mais ce matin, à Roissy, au moment de quitter Paris définitivement, son coeur s'était serré et une angoisse indéfinissable mais persistante l'avait envahie.

Pourquoi avait-elle suivi Elie dans son rêve ? N'était-il pas dangereux d'accepter de vivre à New-York avec sa famille. Et pas dans n'importe quel New-York, pas celui du XXème siècle mais au contraire celui du XIXème. Un New-York hors du temps. Celui de la communauté hassidique avec ses règles bien spécifiques, ses interdits et ses tabous. Ceux-là justement qu'Elie avait transgressés en vivant avec elle, puis en l'épousant, elle la "Goya" celle qui l'avait, selon sa famille, éloigné de sa voie.

Pourquoi alors se rendre ainsi en territoire ennemi ? Elie prétendait que tous les différends entre eux étaient aujourd'hui aplanis. Ne s'était-elle pas convertie quand ils avaient décidé d'avoir un enfant. Ne cuisinait-elle pas "cacher " et son foyer n'était-il pas plus juif que beaucoup.

Profondément, sans devenir pour autant une "datia", Lydie avait acquis une connaissance du judaïsme et de ses symboles que certaines pouvaient lui envier. Et tout ce qu'elle faisait, elle le faisait avec coeur, ce qui n'était pas toujours le cas des " vraies juives". Elle ne regrettait pas sa conversion et se sentait à l'aise dans son judaïsme. Mais y avait-il une comparaison entre un judaïsme libéral parisien et le Hassidisme de son rabbin de beau-père. Car hélas, Elie eétait pas le fils de n'importe quel juif, son père était une sommité hassidique importante des Etats-Unis, détenteur d'un savoir sacré, transmis de génération en génération, depuis qu'un lointain aïeul avait étudié auprès du Baal-Shem-Tov. Elle était elle-même fascinée par les contes, les enseignements et le écrits de ce dernier,, mais effarée aussi par le côté archaïque et sclérosé de ses descendants. Ces barbus aux longues papillotes et aux redingotes lustrées qui lors des fêtes dansaient entre hommes, avec une lueur d'extase dans les yeux lui semblaient issus d'un autre monde.

Lorsqu'elle avait rencontré Elie, 7 ans auparavant elle avait tout de suite senti chez cet étudiant rêveur qui parlait des mathématiques, comme on parle d'une femme ou d'un concerto de Mozart quelque chose d'étrange, d'irréel et de fascinant. La passion les avait embrasés et en aucun cas la religion ne pouvait être un obstacle entre eux. La vie les avait entraînés dans un tourbillon où le soleil brillait sans cesse. Rien n'était compliqué et lorsqu!ils songèrent au mariage, spontanément Lydie avait parlé de conversion. Seule, elle avait accompli les démarches et suivi scrupuleusement deux années de cours à une synagogue libérale. Elie s'était réjoui de cette décision, mais il aurait très bien accepté qu'elle ne la prît pas. Depuis, elle se sentait juive au plus profond d'elle-même. Mais le judaïsme qu'elle allait trouver à Brooklyn avait-il le même sens que le sien ?
Elie avait été renié par les siens depuis qu'ils avaient appris, par un de leurs "espions", vague cousin venu enseigner dans une yeshiva parisienne, qu'il avait basculé dans le monde de 'Tavoda zarah " .


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