L'HISTOIRE DES JUIFS PROVENCAUX
dossier réalisé par Nora Fratti



Seconde partie des juifs de Provence

 

Les juifs ont profondément marqué la constitution de la région provençale. Mais il faut entendre celle-ci dans le sens géographique originaire c'est à dire la province romaine qui s'étendait des Alpes -Maritimes aux Pyrénnées-Orientales, englobant les villes modernes de Marseille, Avignon,Narbonne, Cavaillon, Carpentras, Lunel, Montpellier. Les textes traditonnels du judaïsme appellent Provence les lieux où vivaient les juifs parlant la langue d'oc. Les juifs habitaient sur ce territoire qui allait devenir la France cinq siècles avant les Francs.

Ils apparurent en Gaule sous l'empereur romain Auguste en 31 avant J-C. Les juifs bénéficiant de conditions privilégiées sous la Rome antique, ils suivirent les romains dans la nouvelle province et s'installèrent à Massilia. Certains poussèrent jusqu'à Narbonne, tandis que Archéloas, fils et successeur d'Herode était destitué par les romains et exilé à Vienne le long du Rhône.

Durant toute l'époque païenne la vie des juifs s'était déroulée sans heurts, Jules César avait codifié les droits et les privilèges des Hébreux : Ils étaient libres de pratiquer leur culte, d'entretenir des liens de solidarité avec la Judée et dispensés de toute soumission aux dieux étrangers. En 212 Caraccala reconnaissait dans sa constitution antonine la citoyenneté romaine à tous les juifs romains. L'adoption du christianisme comme religion de l'empire romain avait amené Théodose II, en 438 à promulguer un code fixant de manière précise les droits et les devoirs des juifs: l'accès à la fonction publique, le prosélytisme et les mariages mixtes leur étaient interdits, mais la liberté de culte était garantie. En 506 le roi wisigoth Alaric établit une législation plus favorable aux juifs. En effet, les wisigoths étant eux-mêmes considérés hérétiques par les romains, ils ne voulaient pas être les auteurs d'un texte limitant les droits d'un peuple ayant aussi unecroyance jugée hérétique. Mais les francs avaient une toute autre politique vis-à-vis des juifs, La Provence était cependant récalcitrante aux conversions forcées. Ainsi à Uzès l'évêque Férréol avait été convoqué en 558 à Paris par le roi Childebert, fils de Clovis et avait été gardé en exil jusqu'à ce qu'il acceptât de durcir sa politique à l'égard des juifs. Il dut se résoudre, à son corps défendant, à chasser ceux qui refusaient le baptême. Mais pour l'ensemble des juifs du royaume franc, la Provence restait un lieu de prédilection pour ceux qui voulaient fuir l'oppression religieuse.

Car l'Eglise et les rois francs n'avaient qu'un seul but par rapport aux juifs, leur réduction voire leur disparition. Les papes étaient moins hostiles et cherchaient plus des conversions par la persuasion ou par des avantages financiers. Ils tablaient ainsi sur les futures générations et non sur la génération convertie. Mais c'est par l'Espagne que le coup fatal fut porté. En 587 un roi Wisigoth se convertit au catholicisme et le royaume d'Espagne devint une nation fédérée autour de la religion. Le Languedoc faisait alors partie de l'Espagne. Le roi converti Reccared, proclama un statut spécial pour les juifs : ils étaient privés du droit d'acheter ou de recevoir un esclave en cadeau, les mariages mixtes étaient interdits et s'ils avaient lieu, les enfants étaient obligés de recevoir une éducation chrétienne. Et en 613 son successeur décida de contraindre les juifs au baptême sans même leur laisser le droit à l'exil. Cependant nombreux furent ceux qui s'enfuirent vers Narbonne.

En Orient, en 632, à la mort du prophète Mahomet toute une population de nouveaux croyants s'enflamma et prit le chemin des conquêtes. Craignant une collusion entre les juifs et les musulmans, l'empereur Héraclius contraignit tous les juifs à la conversion. Il convainquit le roi franc Dagobert d'appliquer la même politique, ce qui entraîna un reflux de nombreux juifs vers la Provence toujours à l'abri du fanatisme.

En 719 Narbonne fut occupée par le général El Samah, suivie 2 ans plus tard par Carcassonne, Agde, Béziers et Nîmes. Ces villes furent reprises en 737 par Charles Martel. Mais à Narbonne l'occupation dura 40 ans et une culture judéo-arabe allait se mettre en place de façon durable dans cette ville qui était un pôle géographique de première importance. Et durant tout ce temps, musulmans, chrétiens et juifs cohabitèrent dans une société nouvelle faite de tolérance.

En 759 Pépin le Bref reprit la ville aidé par les wisigoths et les juifs. En remerciements il confirma juridiquement la communauté juive de Narbonne et donna aux juifs le droit de posséder héréditairement des biens immobiliers.

En 797, son successeur Charlemagne donna une mission d'ambassadeur auprès du calife de Bagdad à un juif narbonnais nommé Isaac. Celui-ci ne revint de sa mission qu'au début de l'an 802, rapportant deux cadeaux insolites: une horloge très perfectionnée et un éléphant.

Il ramena avec lui un savant juif, Rabbi Makhir. Il s'installa à Narbonne où il épousa la fille d'un personnage de la communauté très en vue et donna naissance à une illustre descendance qui portera le nom de Kalonyme.

Il fonda surtout une académie d'études de la tradition judaïque sur le modèle de celles qui existaient à Babylone. Leur but était de codifier les éléments oraux d'un savoir transmis de maîtres à disciples, de génération en génération. L'école juive de Narbonne allait prendre la tête d'une communauté qui aspirait à une autonomie assurant sa singularité religieuse et la plénitude de ses droits dans un monde chrétien dominé par un empereur tout puissant.

Charlemagne voulut assurer l'autorité de cette école et lui donna en jouissance une grande partie de la ville. Cette concession était faite en toute propriété, ce qui signifiait que pour la première fois un juif n'aurait pas à payer de tribut foncier à l'autorité ecclésiastique ou politique. Invoquant cette disposition plusieurs juifs de Narbonne purent acquérir des biens fonciers dont l'ensemble mis bout-à-bout semblait constituer une sorte de royaume avec à sa tête rabbi Makhir. Durant plusieurs siècles cette fonction de " prince de l'exil" fut héréditairement transmise.

Louis le Pieux, fils de Charlemagne, continua lorsqu'il succéda à son père de protéger les juifs de son amitié que ce soit à titre individuel ou plus collectivement, comme il le fit pour la communauté de Banyuls, de sorte que les juifs provençaux purent sous son règne mener une vie autonome et tranquille pratiquement sans velléités de persécutions même de la part du clergé. A cette époque dans l'école de rabbi Makhir ont étudiait les principes philosophiques et mystiques dont l'essentiel fut ensuite formulé dans le "Sepher Yetsira " ou " livre de la création" qui à cette époque n'était transmis que par la voie orale, ce texte n'ayant été codifié au IIè sicle qu'en araméen par Rabbi Akiba. Néanmoins les travaux à ce sujet furent connu par Agobard qui fut nommé archevêque de Lyon en 816. Cet espagnol qui vécut longtemps en Provence était foncièrement hostile aux juifs. Il exerça de nombreuses pressions sur Louis le Pieux pour influer sur sa politique à l'égard des juifs, mais celui-ci exaspéré par un mouvement de conversions forcées qu'il avait institué à Lyon, obligeant de nombreux juifs à fuir vers la Provence le destitua et l'obligea à quitter la ville. Il commença alors un débat théologique en s'appuyant sur les connaissances du Sepher Yetsira. Mais ces élucubrations à partir des textes de la Cabale furent sans incidence sur la plupart.

Ainsi au milieu du IXè siècle, la Provence, fidèle à ce qu'elle était depuis ses origines était restée une terre de refuge, de compréhension réciproque et de tolérance. Par ailleurs les liens que les juifs entretenaient avec leurs frères d'Orient, d'Extrême-Orient ou d'Europe du Nord facilitaient les rencontres et les échanges commerciaux. Ainsi la singularité des juifs était un facteur de progrès et d'enrichissement et non d'opprobre et de mépris. Et le fait que dans de nombreuses villes provençales les juifs entretenaient des lieux d'étude contribuait à l'éveil et à la marche des idées.