L'HISTOIRE DES JUIFS
PROVENCAUX
juifs de Provence 1ere partie
Au début
du Xème siècle avec l'apparation des féodalités
les juifs se trouvèrent privés de l'instance d'appel qu'avait
longtemps réprésenté l'institution impériale.
Parfois ce pouvoir féodal facilitait la vie juive
: par exemple à Narbonne où depuis le fameux rabbin Makhir
venu de Babylone, la fonction de Nassi (prince de la communauté),
était héréditairement transmise.
En 1095 à Clermont, le pape Urbain II ouvrait
un concile qui était un véritable appel à la guerre
sainte pour chasser les infidèles de Jérusalem. Ainsi entre
les chrétiens en marche pour délivrer Jérusalem et
les musulmans jaloux de leur foi et de leurs territoires, les juifs étaient
placés entre le marteau et l'enclume.
Des milliers d'hommes se considérant comme les
serviteurs du Christ, déferlent alors sur les routes. Malheureusement,
ils étaient suivis d'aventuriers avides de massacres et de pillages.
Une rage de guerre sainte s'empare alors de la France chrétienne.
La présence des communautés juives relativement prospères
et réfractaires à l'adoration du " vrai Dieu "
sur le chemin des croisés, les désigne comme un premier objectif
sans danger et à portée de main. En Allemagne et dans le
nord de la France, les victimes furent considérables. L'impact de
ces évènements fut important dans l'ancienne Gaule et en
Provence, même si cette dernière fut à l'abri de ces
exactions.
L'irruption des chrétiens en guerre sainte, la
prise de Jérusalem par Godefroi de Bouillon en 1099, la reprise
de la ville par Saladin en 1187, la constance des appels aux croisades,
doublée de l'échec de l'espérance de mieux être
qu'elles avaient générée, le coût faramineux
de ces expéditions jusqu'à la dernière qui vit la
mort de St Louis devant Tunis, tout cela avait laissé la France
exangue,ruinée, vidée de son élite et en état
de régression par rapport au début du millénaire.
Alors que les progrès intellectuels dus à l'action de Charlemagne
et de ses successeurs portaient leurs fruits, alors que la langue d'oc
et le français favorisaient l'originalité culturelle de la
France en l'individualisant, les croisades avaient au contraire orientalisé
les mentalités et fait régressser le projet carolingien de
correspondance entre les cultures.
Au milieu de tous ces bouleversements, une certaine tranquillité
regnait en Provence, où les juifs se sentaient par essence protégés
contre les intolérances et les massacres.
Selon Benjamin de Tulède, rabbin sociologue avant
la lettre et voyageur infatiguable parcourant le Languedoc et la Provence
en l'année
1165 pour découvrir
le monde juif, Narbonne est la ville "d'où sortit la Torah
pour se répandre dans tout le pays". En effet, selon un jeu
de mot très apprécié des rabbins, Narbonne pouvait
se transcrire en hebreu :"Ner binah" qui signifie "lumière
de l'intelligence", et pouvait ainsi se comparer à Babylone.
Il estimait à 300 les juifs résidant dans
cette ville, dont le "prince" Rabbi Kalonymos et le "sage"
Rabbi Abraham bar Isaac.
Le rabbin "routard" trouva également
des communautés d'érudits à Béziers
et à Montpellier où il avait été
frappé par la richesse et l'opulence de la ville.
A Lunel, il avait trouvé une grande école
talmudique où des élèves venaient du monde entier
pour étudier la loi et la communauté pourvoyait à
leur subsistance (environ 300 personnes). Mais le centre le plus important
se trouvait à Posquières (actuellement Vauvert où
se trouve actuellement les sources Perrier) où vivaient 400 juifs,
véritable centre d'études consacré exclusivement à
la connaissance du savoir biblique, loin des richesses et du commerce.
Tous les juifs de cette ville se consacraient à l'analyse des textes
sacrés et du talmud. La figure centrale en était Rabbi Abraham,
fild de David. Il avait formé quantité de discipes de sorte
que son enseignement qui en faisait une autorité rabbinique était
répandu dans toute la Provence et la Catalogne. La communauté
était nombreuse à Saint Gilles ( 100 p), Arles (200) et Marseille
(300) où existait une école talmudique. A cette époque
Benjamin de Tulède ne fait mention d'aucune angoisse des juifs provençaux
par rapport aux croisades.
C'est à la fin des croisades que le concept de
&laqno; juifs déicides » et donc ennemis du genre humain apparaît.
L'idée étant que tous ceux qui professaient une croyance
différente du christianisme étaient nécessairement
les vecteurs du mal: d'où leur responsabilité dans les épidémies
de peste, l'empoisonnement des puits etc.. De plus comme ils étaient
instruits et connaissaient la médecine ils étaient aussi
supposés posséder des recettes maléfiques. Tout à
la fois guérisseurs et empoisonneurs ! Delà on arrivait facilement
à l'accusation de sorcellerie.
Toutes ces tendances n'affectèrent que l'Europe
du Nord, mais le Languedoc connut lui l'apparition des Cathares. Le pâpe
Innocent III, engagea le roi de France Philippe Auguste à réprimer
l'hérésie par les armes. Ce qui amena par exemple en 1209
l'extermination de 20000 chrétiens et de 200 juifs à Béziers.
En 1229, par le traité de Paris, le Languedoc passa sous souverainêté
française. Passés ainsi sous l'autorité du roi de
France, au moment où l'inquisition battait son plein , les juifs
du Languedoc ne pouvaient qu'attendre la détériorisation
irrémédiable de leur situation que laissait prévoir
les procédures du moine castillan Dominique de Guzman (futur Saint
Dominique) dans son combat contre l'hérésie.
Certes la Provence proprement dite (Marseille, Arles,
Avignon) restait à l'écart de ce danger, mais elle ne pouvait
pas être indifférente à ce renforcement de l'intransigeance
catholique et au pouvoir grandissant des rois de France, autoritaires et
malveillants à l'égard des juifs. Inquiétude concrétisée
en 1271, par le rattachement définitif de la septimanie à
la couronne de France.
LA PENSEE JUIVE PROVENCALE.
En 1150, un savant juif fuyant les persécutions
d'Espagne était arrivé à Lunel: Il s'agissait de Juda
Ibn Tibbon. Il traduisit en hébreu plusieurs oeuvres de la philosophie
juive d'expression arabe et suscita ainsi une scission au sein des différentes
écoles de la région.
Tout le judaïsme provençal s'enflamma. Salomon
Ben Abraham célèbre rabbin de Montpellier interdit sous peine
d'excommunication l'étude des oeuvres de Maïmonide. A l'inverse
les communautés de Lunel, Béziers, Narbonne excommunièrent
le rabbin de Montpellier. Mais celui-ci obtint le soutien des rabbins du
nord de la France, dont la pensée était imprégnée
par l'enseignement de Rachi. Le rabbin de Montpellier dénonça
même en 1233, aux dominicains chargés de la repression inquisitoriale
la nocivité des thèses de Maïmonide. Ainsi le cardinal
Romanus fit bruler l'oeuvre du philosophe avant même que le pape
Grégoire IX n'interdisse l'étude de cette oeuvre dans les
universités catholiques.
Le rabbin de Narbonne David Quimhi, autorité incontestable
partit en Espagne pour plaider la bonne foi de Maïmonide. Le rabbin
de Montpellier trouva alors un puissant soutien en la personne de Moses
Ben Nahman (Nahmanide) rabbin de Gerone en 1238. Mais il agit avec prudence
et circonspection dans sa condamnation contrairement à Salomon Ben
Abraham.
Maïmonide avait une très haute opinion des
juifs de Provence et il avait écrit en 1202 une lettre à
la communauté juive de Lunel dans laquelle il désignait le
judaïsme provençal comme une source d'espérance pour
l'étude de la tradition : &laqno; Si vous n'êtes pas mes maîtres
vous êtes mes égaux et mes amis. Toutes vos questions méritent
d'être soulevées. »
Sous sa forme orale le SEFER YETSIRA ou livre de la création
était connu en Provence dès le milieu du Xème siècle,
à peu près au même moment que le Talmud codifié
( Il avait été transcrit vers l'an 900 par le grand maître
Saadya Gaon à Soura).
Le sefer yetsira ne laissa pas indifférent les
savants de la communauté. Il allait provoquer l'émergence
d'une nouvelle théorie de la connaissance : la Kabbale.
C'est curieusement à l'heure où Saint Louis,
se conformant en 1242 à une ordonnance du pape Grégoire IX,
faisait brûler à Paris tous les exemplaires du Talmud que
ses troupes avaient pu trouver : soit 24 charrettes, que les juifs de provence
allaient plus avant dans leur reflexion sur le sens du monde et s'attachaient
à formuler une pensée aussi traditionnelle que le talmud,
mais fondamentalement très différente des habitudes de pensée
ayant prévalu jusqu'alors.
Dès le début du XIIè siècle,
des maîtres du talmud avaient abordé une connaissance ésotérique
et secrète.
Abraham Ben Isaac, rabbin de Narbonne mort en 1171 avait
reçu un enseignement de la bouche même de Juda Ben Barzilaï
de Barcelone auteur d'un commentaire du sefer yetsira. Son petit-fils Isaac
l' Aveugle (1165-1235) déclara plus tard que Abraham Ben Isaac et
ses proches restèrent muets sur ce type d'enseignement. Cela n'empêcha
pas la constitution d'une tradition dont est issue la Kabbale provençale.
Les premières expressions cabalistiques étaient
la conjugaison d'impulsions mystiques et d'un savoir authentique.
A la même époque étaient parvenus
en Provence les éléments d'un traité exposant les
thèmes essentiels de la reflexion mystique : le Sepher Bahir ou
livre de la clarté. L'importance du sepher Bahir, du sepher Yetsira,
l'individualisme, l'originalité des talmudistes provençaux,
l'influence sourde de certains aspects de la civilisation chrétienne
(catholique et cathare) la philosophie gnostique allaient représenter
le creuset d'une nouvelle pensée. Peu à peu se forme l'idée
que les choses avaient un secret et que nul ne pouvait arriver à
un semblant de verité sans une révélation apportant
l'élément primordial, le chaînon manquant.